Vendredi 07 Mai 2021
DIVAGATIONS DE PATRICE

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La fin de cette nouvelle mienne : Rigor Mortis (3)...

Extrait de « Recueil de nouvelles du Prix Hemingway 2012» - Editions Au Diable Vauvert.

... On disait qu’il encaissait trente millions de pesetas pour chacune de ses exhibitions, que son sang n’avait pas de couleur, qu’il séduisait à sa guise les femmes, les hommes, les enfants ou les animaux.

On disait aussi qu’il entretenait des relations étranges avec l’au-delà, que la Reine lui servait de femme de chambre et qu’il écrivait des vers.

Lui, ne se souciait guère de cela.

Il ne pensait qu’à sa mécanique et à ce goût du sang sur son bras.

Et n’aimait que la rigueur froide de sa rigidité.

Il trouvait que la geste des compagnons qui partageaient la même activité était indigeste, lourde, trop grasse, trop pleine de redondances, de superflu, trop débordante de détails esthétiques qu’il abhorrait.

Il détestait les vieilles manières du Curro ou du Rafael, les dentelles du José Mari et, encore plus, les chichiteries baroques du Morante.

Il trouvait que tous donnaient la mort sans joie, sans plaisir, sans religiosité.

Lui, dans sa chambre de la calle Bétis, s’escrimait à aller encore plus loin dans l’épure pour se rapprocher de ce meurtre somptueux qui fonde ce qui, malgré lui, était devenu son métier.

Il lisait les haïkus.

Cela dura ainsi, le temps que la terre fasse deux fois trois cent soixante-cinq révolutions autour du soleil.

Puis les choses changèrent.

Venues d’ailleurs, de nouvelles règles s’appliquaient.

Le pain coûta cher et le vin devint aigre ; les magasins de Morón de la Frontera fermèrent, la guerre reprit, les hommes ne fréquentaient plus les bars, il n’y eut plus des têtes de crustacés sur les pisos de serin et les femmes ne riaient plus.

La morosité gagna.

La rigueur, la rigidité qu’il affichait et qui, longtemps, avaient été

Considérées comme une eucharistie vertueuse dans un monde bachique, devinrent vite, dans ce monde triste et malade, suspectes d’un attachement à un ordre méchant.

Ses prestations ne changèrent pas, mais il commença à entendre les sifflets de la haine.

A Cuenca, une vielle lui jeta la tête d’une sarcelle qu’il enfouit en rotant.

A San Juan del Azobispo, un nain infirme sauta en piste en le montrant du doigt à la foule.

A Calahorra, on lui versa de la poix bouillante sur le bras gauche et du fiel de dindon sur le droit.

Il ne tranchait plus d’oreilles et ne connaissait plus le triomphe, même à Talavera de la Reina ou à Villanueva de los Infantes, quand, en un geste unique, il réalisa son grand-œuvre.

Inquiets de cette mauvaise fortune et terrorisés par l’idée de pertes futures, le charbonnier et le médecin se concertèrent autour du jeu de dés.

Un soir, pendant qu’il dormait, ils l’opérèrent en secret.

Ils lui greffèrent des jambes arrachées à une antilope et des bras pris à un singe.

Alors, malgré lui, il gambada en souffrant le martyr devant les bêtes irraisonnables.

Bougeant et remuant grossièrement ses muscles, il courait devant elles avec ses nouvelles jambes et se rusait d’elles avec ses nouveaux bras.

Il ne se produisait plus seul à minuit, ne sortait plus de derrière un rideau, ne s’enduisait plus le visage de cendres et ne reniait plus le Christ.

Il était gros et laid, mais il respectait à la lettre la liturgie du combat.

Ainsi, il donnait des milliards de mauvaises passes et tuait malhabilement.

Anonyme parmi ses compagnons, ils le méprisaient.

Cette année-là, il se produisit deux fois et fut deux fois conspué.

Il ne lisait plus les haÏkus, ne fréquentait plus Momo, ni la basilique de la Macarena, ne communiait plus le jour de Pâques, ne croquait plus les oranges amères et n’allait plus à la pastelería de la calle Sierpes.

Mais, se souvenant de l’arc sec décrit par le mouvement ancien, se souvenant de la longueur raide d’une trajectoire, de la perfection aigue d’un point d’interrogation, du bras droit mouillé de sang et aussi de l’odeur d’encens, il était malheureux.

En septembre de cette année-là, à la date du 26, il revint à Morón de la Frontera pour ce qui devait être sa dernière prestation avant de s’enfermer, loin de tout, dans un couvent de Chamborigaud.

Devant une arène déserte, il combattit les démons du ridicule d’un toreo vide.

Il fut lamentablement ordinaire.

En pleurs en se rappelant l’auberge de Burford Bridge où Keats avait écrit : « Des fenêtres enchantées ouvrant sur l’écume/ Des mers périlleuses dans une triste contrée de magiciens », il ne vit pas, tout près, la corne qui lui mangea goulûment la cuisse.

Au médecin juif qui l’examinait, il répéta la vieille phrase :

« Tengo tres trajectorias; una pa’arriba et dos paca ; que llame doctor Vila ; tranquillo ; doctor, tiene vd mi vida entre sus manos ».

On le perfusa avec l’huile de vidange d’un vieux camion « Pegaso » et quatre gouttes du sang de Manolete.

Il mourut à six heures et quatre minutes du matin quand la terre avait accompli un peu plus du quart de sa rotation autour du soleil.

Le lendemain, le charbonnier albinos de Casas Viejas jeta son corps figé dans la tourbe des sangliers.

On prétend que, deux jours après, le cadavre raidi souriait aux vingt-huit maisons que les Arabes nomment « manazils » et à l'écliptique en douze parties égales que les Chaldéens appelaient le zodiaque.

Sur son bras gauche, tendu en direction du grand fleuve, était posée une hirondelle.

Du droit, il indiquait au ciel la destination de la vie des bêtes irraisonnables qui paissent pour toujours dans les champs de coquelicot de Benalup.

C’est du moins ainsi que les cartulaires conservés dans les caves du couvent de la Rábida racontent aux enfants idiots l’histoire de Rigor Mortis.

Patrice Quiot

 

Paul Hermé

soler 2017

Affiches / Cartels

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