Dimanche 09 Mai 2021
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« L'AFICION À LA FRANÇAISE »...

 («L’Express» du 27/05/1993) par Haget Henri  

« … Ancien journaliste à «Sud-Ouest», pape des chroniqueurs taurins, Georges Dubos, 77 ans, s'amuse de l'éclosion de ces «toreros-bourgeons», comme il dit. « Pour faire un matador, il faut sept ou huit ans, et un certain nombre de coups de cornes, affirme-t-il. Aujourd'hui, on fabrique des pseudo-vedettes en deux saisons: Jesulín de Ubrique ! Bah ! Tant qu'on ne lui oppose que des toros sur roulettes... »

Georges Dubos est de ceux qui pensent que la corrida vit un engouement superficiel et que la poule aux œufs d'or sera bientôt décapitée. «Une bonne chose», précise-t-il.

Pour avoir jadis côtoyé Cary Grant, Tyrone Power ou Ava Gardner dans les arènes de Mont-de-Marsan, il ne s'émeut guère des effets de mode les plus récents. « Prenez un département comme les Landes, réputé pour être très taurin: en vérité, on n'y compte pas plus de 2000 aficionados de verdad. » Aficionado de verdad? « Oui, celui qui vendrait sa culotte pour aller aux courses de toros ! »

Dans un milieu séculaire comme celui de la corrida, le mieux apparaît naturellement comme l'ennemi du bien. L'aficionado, le vrai, ne transige guère plus avec la tradition et les canons tauromachiques qu'un Anglais ne le ferait avec la cuisson de son bacon. En ligne de mire: la télévision. Chaque été, Canal + diffuse une dizaine de corridas. L'audience équivaut à celle des bons matches de boxe. Preuve de son succès: ce programme est l'un des plus anciens de la chaîne cryptée. Les gardiens du temple, eux, font la fine bouche. Canal ne sélectionne, en effet, que les meilleures faenas des meilleures corridas.

Comme le souligne énergiquement Simon Casas, qui commente aux côtés de Jean-Louis Burgat et de Pierre Albaladejo: « On n'est pas là pour emmerder le monde ! » Mais cette succession de «best of» agit aussi comme un trompe-l’œil. En occultant les impondérables de la corrida: les échecs des toreros, les mauvais toros, les estocades calamiteuses. Bref, tous ces bas morceaux de la tauromachie qui, au final, pèsent bien plus lourd que les triomphes gracieux, les deux oreilles et la queue.

Résultat: selon ses détracteurs, la télé draine vers les arènes une nouvelle race d'importuns. Des curieux qui s'installent là comme au cinéma. Pour voir un film dont ils n'imaginent pas qu'il puisse s'achever autrement qu'au son des violons. Déception. « C'est plus mitigé que ça, corrige Albaladejo. La moitié du courrier que je reçois émane de personnes totalement converties. Les autres écrivent pour me dire qu'ils ont découvert la corrida sur Canal +. Qu'ils ont essayé d'en voir une « en vrai » et qu'ils n'ont pas supporté. Mais qu'ils continueront de les regarder à la télé. »

Chargé de tous les péchés de la corrida-spectacle, Simon Casas, lui, se fend d'une paire de banderilles à l'égard des ayatollahs qui peuplent les callejones et les colonnes des journaux spécialisés. « Qu'on le veuille ou non, 80% des Français sont contre la tauromachie. Canal + nous donne la chance, à nous, marginaux, d'en diffuser une heure et demie par semaine pendant deux mois. Ceux qui réclament l'argent du beurre feraient mieux d'aller brûler un cierge... » Et de raconter la fausse invitation lancée par ses soins aux plus intraitables des chroniqueurs taurins pour commenter à ses côtés: « Ils sont tous arrivés en courant ! »

A Vic-Fezensac, 3 500 habitants, au cœur du Gers, un seul credo, en clair et sans décodeur, résonne à l'heure de l'apéro: la télé, ici, on n'en veut pas ! « Notre chance, prétend Jean Fitte, 72 ans, le président du club taurin, c'est de vivre dans un bled introuvable, à l'écart des autoroutes et du TGV, sans le moindre aéroport dans un rayon de 100 kilomètres. Ce qui semblait un handicap est devenu un atout. Cette année, Canal + voulait venir chez nous. On a refusé. » Un bastion, Vic? Mieux que ça: «Le village d'Astérix», grince Casas. La feria vicoise se déroule en même temps que celle de Nîmes, à la Pentecôte. Pour le reste, tout les sépare.

Par opposition au public nîmois, essentiellement torerista - privilégiant le côté artistique des matadors - Vic se veut le garant de l'esprit torista - amateur de toros assassins et de combats acharnés. Un héritage pieusement entretenu. En 1966, déjà, pour avoir reculé devant les bêtes énormes de Marín Marcos, trois toreros espagnols - Fuentes, Girón et Huelta - se firent renverser leurs voitures et piller leurs bagages par la foule. L'an dernier, c'est à Vic que César Rincón a connu l'une de ses plus belles trouilles de la saison. Face à des toros portugais de Pahla remontés comme des chars d'assaut. « Deux heures après la corrida, il ne pouvait toujours pas dire un mot ! », se souvient, ému, Jean-Jacques Baylac. Bénévole, comme tous les autres membres du club taurin, c'est lui qui court les ganaderías, l'hiver, pour sélectionner les élevages dignes de figurer aux cartels de Vic.

Rincón est l'une des rares vedettes actuelles qui trouvent grâce à ses yeux. « Lui possède une présence animale que n'ont pas les figuras espagnoles. Il redonne toute sa valeur au toro de combat. » Le toro-toro. Emblème de la feria vicoise. Mot de passe de l'aficion pure et dure, mais aussi d'un public à contre-courant des pince-fesses nîmois. Devise maison énoncée par le maire, Jean Arnaud, un connaisseur de première: « Rester vrai, même si on se trompe ! » Et ils ne se trompent pas tant que ça, les Vicois. Début avril, sans la moindre ligne de publicité, les trois corridas de Pentecôte affichaient déjà complet. Depuis des semaines, tous les gîtes ruraux du département sont sur le pied de guerre. « On accueille des spectateurs qui viennent d'Arles ou de Marseille, qui passent devant Nîmes et qui ne s'y arrêtent même pas ! », glisse Jean Fitte. Pas une seule fois, dans l'histoire de ces arènes de 6 000 places, un toro n'a été gracié. Là encore, les Vicois perpétuent la légende et stigmatisent ces plazas branchées où l'indulto fait désormais partie du décor. « On gracie le collaborateur, déplore Jean-Jacques Baylac, jamais l'adversaire. »

Forcément, cette insolente réussite épicée de fierté gasconne en indispose plus d'un. Là où Simon Casas, une fois encore, monte au créneau - « La réputation des toros vicois ? Pfff ! Mettez un cafard dans une soucoupe à café et il paraîtra énorme ! » - les autres organisateurs ruminent leurs déconvenues. A Saint-Sever, dans les Landes, 100 kilomètres à l'ouest de Vic, la corrida se meurt doucement pour n'avoir pas su trouver sa voie entre les fastes de Nîmes et l'intégrisme vicois. L'an dernier, Henri Tilhet, le patron des arènes, a touché le fond. Dans la nuit du 26 au 27 juin 1992, un commando de toreros français, accompagné de quelques subalternes, exécute un toro et en blesse deux autres dans les corrales, à l'aide de flèches hypodermiques et d'un poignard. Plus tard, une fois inculpés de destruction de bien mobilier, ils expliqueront leur geste par le fait qu'aucun Français ne figurait au cartel du lendemain. « Ils n'ont pas tort: toutes les portes que Nimeño II avait fini par enfoncer se sont refermées au lendemain de sa mort », affirme Felipe Martins, qui, lui, ne faisait pas partie de l'équipée. N'empêche, l'aficion ne pardonnera pas de sitôt le sacrilège. Henri Tilhet, non plus. Il s'apprêtait déjà à engloutir 100.000 francs dans l'affaire. L'exaction lui en a coûté le triple. « Vous imaginez Olmeta qui fait sauter la maison de Tapie sous prétexte qu'il ne joue pas assez souvent avec l'OM ? »

A Saint-Sever, comme dans la plupart des autres places dites de 2e ou de 3e catégorie, les temps sont durs. C'est que les nouveaux adeptes de la tauromachie sont avant tout des consommateurs de ferias. « Toutes les petites villes qui organisent une corrida, et rien qu'une corrida, bouffent de l'argent. », affirme Henri Tilhet. Reste la solution du coup de poker. Changer de date? « Il n'y a pas un seul dimanche de libre entre le 13 juin et le 23 septembre dans un rayon de 40 kilomètres autour de Dax. » Enrôler César Rincón ? « Il reçoit 200 propositions par saison. Je sais qu'il y a la mairie derrière moi, mais, bon ! je n'ai pas envie de traverser les rues de Saint-Sever en zigzag... » Mettre la clef sous la porte, alors? « Vous n'y pensez pas! Une fête sans toros, ce n'est plus la fête ! »

Hubert Yonnet en sait quelque chose. En 1859, son arrière-arrière-grand-père importait en France les premiers toros espagnols. Aujourd'hui, cette dynastie d'éleveurs camarguais a fini par conquérir la reconnaissance du mundillo. Ces dernières années, Yonnet a vendu des toros à Madrid, à Séville et à Barcelone. Honneur incommensurable accordé à un étranger sur un marché tenu d'une main de fer par les Espagnols. Mais, là encore, il en faudrait davantage pour nourrir son homme: dans son domaine de la Belugue, en bordure des étangs de Vaccarès, Hubert Yonnet réalise la moitié de son chiffre d'affaires avec les circuits des tour-opérateurs qui visitent son élevage. Quand le premier des ganaderos français vend ses toros 30.000 francs, don Eduardo Miura cède les siens contre 150.000 francs !

L'unité

La corrida en France ne sera jamais autre chose qu'un produit d'importation dont le cours est irrémédiablement fixé au-delà des Pyrénées. Pourtant, les chiffres, les pertes des uns et des autres, les conversions en pesetas, les querelles de clocher, le flux et le reflux des modes, les toreros qui arrivent en jean aux arènes, les caméras qui s'immiscent dans leur chambre d'hôtel - autant de rites piétinés - n'empêcheront pas des gamins de courir derrière leur étoile. Aujourd'hui, il s'appelle Swan Soto. Il est français. Gueule d'ange et tignasse brune. Chaque jour, il s'entraîne à l'école de tauromachie de Rodilhan, à côté de Nîmes, qui regroupe une cinquantaine d'apprentis toreros. A 17 ans, il est le plus prometteur d'entre eux. Son idole n'est ni Rincón, ni Chamaco. « Je me sens très proche de Joselito. Comme moi, il a eu une enfance malheureuse, ses parents ont divorcé très tôt, et il est sorti d'une école de tauromachie. L'an dernier, j'ai perdu mon père au même âge que lui. Je crois qu'il faut surmonter un tas d'épreuves pour devenir enfin torero. »

L'avenir de Swan Soto?

« L'avenir n'existe pas, dit-il doucement. Dans le milieu de la corrida, il n'y a que le passé et le présent. Le futur, c'est le toro qui décide ! »

Patrice Quiot

 

Paul Hermé

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Affiches / Cartels

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