Dimanche 16 Mai 2021
PATRICE

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Théophile au pays de Manuel Laureano Rodríguez Sánchez...

« … Cordoue a l'aspect plus africain que toute autre ville d'Andalousie ; ses rues ou plutôt ses ruelles, dont le pavé tumultueux ressemble au lit de torrents à sec, toutes jonchées de la paille courte qui s'échappe de la charge des ânes, n'ont rien qui rappelle Séville les mœurs et les habitudes de l'Europe.

L'on y marche entre d'interminables murailles couleur de craie aux rares fenêtres treillissées de grilles et de barreaux, et l'on n'y rencontre que quelque mendiant à figure rébarbative, quelque dévote encapuchonnée de noir, ou quelque majo, qui passe avec la rapidité de l'éclair sur son cheval brun harnaché de blanc, arrachant des milliers d'étincelles aux cailloux du pavé. Les Maures, s'ils pouvaient y revenir, n'auraient pas grand-chose à faire pour s'y réinstaller !  

L'idée que l'on a pu se former, en pensant à Cordoue, d'une ville aux maisons gothiques, aux flèches brodées à jour, est entièrement fausse. L'usage universel du crépi à la chaux donne une teinte uniforme à tous les monuments, remplit les rides de l'architecture, efface les broderies et ne permet pas de lire leur âge. Grâce à la chaux, le mur fait il y a cinq cents ans ne peut se distinguer du mur achevé d'hier.

Cordoue, autrefois le centre de la civilisation arabe, n'est plus aujourd'hui qu'un ramas de petites maisons blanches par-dessus lesquelles jaillissent quelques figuiers d'Inde à la verdure métallique, quelque palmier épanoui comme un crabe de feuillage, et que divisent en îlots d'étroits corridors par où deux mulets auraient peine à passer de front. La vie semble s'être retirée de ce grand corps, animé jadis par l'active circulation du sang mauresque ; il n'en reste plus maintenant que le squelette blanchi et calciné. Mais Cordoue a sa mosquée, monument unique au monde et tout à fait neuf, même pour les voyageurs qui ont eu déjà l'occasion d'admirer à Grenade ou à Séville les merveilles de l'architecture arabe. Malgré ses airs mauresques, Cordoue est pourtant bonne chrétienne et placée sous la protection spéciale de l'archange Raphaël.

Du balcon de notre parador, nous voyions s'élever un monument assez bizarre en l'honneur de ce patron céleste ; nous eûmes envie d'aller l'examiner de plus près. L'archange Raphaël, du haut de sa colonne, l'épée à la main, les ailes déployées, scintillant de dorure, semble une sentinelle veillant éternellement sur la ville confiée à sa garde. La colonne est de granit gris avec un chapiteau corinthien de bronze doré, et repose sur une petite tour ou lanterne de granit rosé, dont le soubassement est formé par des rocailles où sont groupés un cheval, un palmier, un lion et un monstre marin des plus fantastiques ; quatre statues allégoriques complètent cette décoration. Dans le socle se trouve enchâssé le cercueil de l'évêque Pasqual, personnage célèbre par sa piété et sa dévotion au saint archange.

Sur un cartouche se lit l'inscription suivante : « Yo te juro for Jesu-Cristo cruzyficado que soi Rafaël angel, a quien dios tiene puesto por guarda de esta ciudad ».

Mais, nous direz-vous, comment a-t-on su que l'archange Raphaël était précisément le patron de la vieille ville d'Abdérame, lui et pas un autre ?

Nous vous répondrons au moyen d'une romance ou complainte imprimée avec permission, à Cordoue, chez don Rafaël Garcia Rodríguez, rue de la Librairie ; ce précieux document porte en tête une vignette sur bois représentant l'archange les ailes ouvertes, l'auréole autour de la tête, son bâton de voyage et son poisson à la main, majestueusement campé entre deux glorieux pots de jacinthes et de pivoines, le tout accompagné d'une inscription ainsi conçue : « Véridique relation et curieuse légende du seigneur saint Rafaël, archange, avocat de la peste et gardien de la cité de Cordoue. »

L'on y raconte comme quoi le bienheureux archange apparut à don Andrés Roëlas, gentilhomme et prêtre de Cordoue, et lui tint dans sa chambre un discours dont la première phrase est précisément celle que l'on a gravée sur la colonne. Ce discours, que les légendaires ont conservé, dura plus d'une heure et demie, le prêtre et l'archange étant assis face à face, chacun sur une chaise. Cette apparition eut lieu le 7 mai de l'an du Christ 1578, et c'est pour en conserver le souvenir qu'on a élevé ce monument. Une esplanade entourée de grilles s'étend autour de cette construction et permet de la contempler sur toutes les faces. Les statues, ainsi placées, ont quelque chose d'élégant et de svelte qui me plaît beaucoup et qui dissimule admirablement la nudité d'une terrasse, d'une place publique ou d'une cour trop vaste. La statuette posée sur une colonne de porphyre, dans la cour du palais des Beaux-arts de Paris, peut donner en petit une idée du parti qu'on pourrait tirer pour l'ornementation de cette manière d'ajuster les figures qui prennent ainsi un aspect monumental qu'elles n'auraient pas sans cela. Cette réflexion nous était déjà venue devant la sainte Vierge et le saint Christophe d'Écija.

L'extérieur de la cathédrale nous avait peu séduits, et nous avions peur d'être cruellement désenchantés. Les vers de Victor Hugo, « Cordoue aux maisons vieilles / À sa mosquée où l'œil se perd dans les merveilles » nous semblaient d'avance trop flatteurs, mais nous fûmes bientôt convaincus qu'ils n'étaient que justes. »

Ce fut le calife Abderrahman Ier qui jeta les fondements de la mosquée de Cordoue vers la fin du VIIIe siècle ; les travaux furent menés avec une telle activité que la construction était terminée au commencement du IXe : vingt et un ans suffirent pour achever ce gigantesque édifice ! Quand on songe qu'il y a mille ans, une œuvre si admirable et de proportions si colossales était exécutée, en si peu de temps, par un peuple tombé depuis dans la plus sauvage barbarie, l'esprit s'étonne et se refuse à croire aux prétendues doctrines de progrès qui ont cours aujourd'hui ; l'on se sent même tenté de se ranger à l'opinion contraire lorsqu'on visite des contrées occupées jadis par des civilisations disparues. J'ai toujours beaucoup regretté, pour ma part, que les Maures ne soient pas restés maîtres de l'Espagne, qui certainement n'a fait que perdre à leur expulsion. Sous leur domination, s'il faut en croire les exagérations populaires, si gravement recueillies par les historiens, Cordoue comptait deux cent mille maisons, quatre-vingt mille palais et neuf cents bains ; douze mille villages lui servaient comme de faubourgs.

Maintenant, elle n'a pas quarante mille habitants, et paraît presque déserte. »

« ANDALOUSIE CORDOUE, SÉVILLE». Théophile Gautier paru dans « La Revue des Deux Mondes » le 1er novembre 1842.

-  Jules Pierre Théophile Gautier, né à Tarbes le 30 août 1811 et mort à Neuilly-sur-Seine le 23 octobre 1872.

- Manuel Laureano Rodríguez Sánchez, dit « Manolete », né le 4 juillet 1917 à Cordoue (Espagne), mort le 29 août 1947 à Linares (Espagne, province de Jaén).

Patrice Quiot

 

Paul Hermé

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