Jeudi 06 Mai 2021
PATRICE

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Incantatoire... Esplá, Loré, Jesulín, Victorino...

« Une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot » (Macbeth/Acte V/Scène 5).

Il y a juste 9783 jours soit 26 ans, 9 mois et 13 jours, ce « papier » mien paru je ne sais où, mais sûrement pas dans le «Frankfurter Allgemeine Zeitung »...  

Jeudi 19 mai 1994 :

Six Victorino Martín pour un metteur en scène, un français et un acrobate.

Aujourd’hui, Luis Francisco Esplá ouvrira la Feria de Pentecôte dont il a composé l’affiche officielle après avoir publié, il y a deux mois, « Toro », échange de correspondance avec Jacques Durand.

Ce ne sont pourtant pas ces qualités de peintre ou d’écrivain que j’irai voir en ce premier jour de l’une des plus grandes férias du monde. Ce que j’espère du torero d’Alicante est qu’il me fasse redécouvrir dans l’arène le talent de metteur en scène que j’affectionne en lui en le doublant d’un quelque chose de plus.

Quand je parle de metteur en scène, je n’évoque pas sa gestuelle en piste, le luxe travaillé du costume ou l’originalité de la couleur de ses capes car ces détails relèvent d’une démarche d’acteur. Quand je parle de metteur en scène, je fais référence à la capacité presque unique d’Esplá à organiser, à structurer, à réduire l’espace du ruedo en autant de lieux où il va s’ancrer pour jouer un scénario dans lequel il sera torero.

Ce quadrillage millimétré du positionnement, ces déplacements parfaits d’exécution, ces schémas géométriques où pas grand-chose n’est laissé au hasard deviennent magnifiques quand ils permettent de tisser en une émotion les fils détendus de la charge du toro.

Car la mise en scène ne peut être une fin en soi. En Avignon, Vilar n’aurait pas existé sans Shakespeare, Maria Casares ou Gérard Philippe et, à Nîmes, ce jeudi 19 mai, Luis Francisco devra ajouter à une forme parfaite un supplément d’âme.

Parce qu’ici, outre la facilité d’exécution, le public aime la grâce et pour répondre à cette exigence, la muleta de Luis Francisco devra avoir ce doigté, ce léger, ce volatil qui débordent la raison et allument l’étincelle qui met le feu au cœur.

Ce sera le premier défi de cette journée, où, face à l’intelligence sèche d’un intellectuel, il y aura en piste deux toros, deux purs Albaserrada, où face à la précision d’un architecte on découvrira une férocité grise, où face à l’arithmétique humaine surgira le désordre de l’intempérance animale.

Mais si Esplá connait Nîmes et ses penchants, si Esplá connait les Victorino, Nîmes aussi connait Luis Francisco et se souvient qu’en 1981, un après-midi de San Isidro, après avoir formidablement banderillé et toréé son deuxième adversaire, Esplá avait dans un rare geste d’abandon accroché sa cravate verte à la corne gauche du Victorino.

C’est cette délicatesse au goût de piment que nous aimerions retrouver en bouche.

Denis Loré n’a jamais accroché de cravate verte à la corne d’un Victorino à Madrid. D’abord, parce qu’il n’y est jamais allé en tant que matador de toros et ensuite parce qu’en ce jeudi, il rencontrera cet élevage pour la deuxième fois de sa vie.

Sa vie, simple, est contenue entre les arènes de Nîmes et le quartier où il habite entre la route de St-Gilles et celle d’Arles. Comme tous ceux qui ont choisi d’exercer le magnifique métier qui est le sien, depuis l’âge de treize ans le cheminement de Loré, fut une ascèse. Peu de sorties, peu de copains avec en permanence les toros dans la tête. En récompense de cette abnégation, beaucoup de désillusions et quelques moments de bonheur, ici, dans sa ville : Une Cape d’Or en 1988, trois oreilles coupées en 1989 aux novillos d’Ortigao Costa, un triomphe le 24 septembre de la même année devant les novillos de Marca et 15000 personnes, l’alternative en juin 1990 avec encore les Marca, Emilio Muñoz et Fernando Lozano, et puis d’autres corridas dans ces arènes somptueuses dont une de Victorino en 1992 avec Luis Francisco et Victor et ce détestable sixième, enfin, la dernière aux Vendanges de 1993, remplaçant César Rincón avec cette si mauvaise course de Manolo González.

Denis Loré est un homme doux. Il garde en lui ce côté triste que donne souvent la loi naturelle d’une enfance humble et rêve de devenir figura du toreo, vedette de la tauromachie. Quand on le voit toréer, on sait que si la chance l’aide un tout petit peu, il le sera.

Cette chance ne l’a pas beaucoup servi l’année dernière quand l’incident malheureux de St Sever - erreur plus de désespoir que de jeunesse - l’a empêché de toréer pendant presque toute la saison. Aussi, son défi d’aujourd’hui est moins compliqué que celui de ses compagnons de cartel. Il doit triompher et reconquérir le cœur d’un public qui  cherche encore à qui donner l’affection qu’il portait à Christian Montcouquiol.

Le challenge de Denis sera là et il n’est pas facile ; non seulement il devra être bien techniquement, esthétiquement, mais il lui faudra aussi convaincre, séduire, enflammer tout un peuple. Il sera le seul matador de toros français à se produire en cette Féria et, à l’heure du paseo, il portera la lourdeur de cette responsabilité.

Mais j’ai confiance en Denis ; il a le cœur immense, l’allure belle et le geste élégant. Il a surtout en lui, secrète, forte, bouillante, la « rabia », la rage, l’envie folle  de se retrouver, de « cuajar », de dominer un toro. Ce toro de Victorino si compliqué à comprendre mais qui quelquefois, par la magie du toreo, se laisse réduire et transmet alors l’émotion qui réconcilie le monde entier avec celui sublime de la corrida.

Ce jeudi, Denis Loré affrontera le deuxième et le cinquième Victorino. Quand celui-ci sera emporté par l’arrastre, la vie de Denis aura peut-être changé et ses yeux auront retrouvé un peu de calme.

Jesulín de Ubrique est un funambule se déplaçant sur le fil mince d’une carrière déjà bien tracée. De l’acrobate, il a le teint pâle et l’allure longiligne, la sûreté de placement et le sens de l’équilibre. En fait, chez ce jeune matador de toros, tout est dosage. Ainsi, après un phénoménal parcours de novillero et une alternative de luxe, ici, à Nîmes le 21 septembre 1990 des mains de Manzanares et d’Emilio Muñoz face à des toros de Manolo González, il traverse les férias du monde entier comme un clown blanc traverserait les chutes du Zambèze, sans faute de stabilité, sans rupture de rythme, presque sans peur.

Pourtant, en 1991, un après-midi à Saragosse, un toro l’a pratiquement coupé en deux.

Cependant, dès 1992 comme en 1993, il toréait, tranquille, une centaine de corridas, coupant à foison oreilles et queues donnant l’impression d’une telle sérénité qu’il décourageait toute critique formelle.

Cette constante de comportement dans l’arène est surprenante surtout à un âge où on pourrait s’attendre à davantage de débordements, à plus d’excès, à un minimum d’impétuosité, à quelque chose de plus jeune, à un funambulisme nouveau dans lequel l’ombrelle serait remplacée par un bâton de dynamite allumé d’une mèche courte.

Cette retenue sage ne veut pas dire pour autant que Jesulín ne soit pas un batailleur ; au contraire, mais ses affrontements sont policés, sociaux, canalisés dans la technique d’un métier sans failles.

Jesulín de Ubrique est un torero bien élevé que certains esprits comparateurs donnent pour un émule édulcoré d’Ojeda. Ces esprits chagrins ont tort. Jesulín a une personnalité qu’il sait manifester quand les circonstances l’exigent.

Exprimer cette personnalité sera le troisième défi de ce 19 mai et de cela Jesulín est conscient. Les toros de Victorino qu’il combattra pour la deuxième fois de sa vie après leur avoir coupé deux oreilles à Olivenza le 6 mars de cette année, ne lui demanderont pas de rester perché en l’air dans une attitude déférente, car ce 19 mai, la baston grave sera  probablement de la partie.

Jeudi, on jouera dans le registre « Bartabas » et dans cette atmosphère de soufre, même le plus raffiné des funambules devra pour s’imposer descendre dans la cage aux lions.

Victorino Martín, lui, ne pense sûrement pas à un metteur en scène, à un français ou à un funambule. Il sait seulement que dans sa finca « Monteviejo » à Moraleja (Cáceres) , devant les pattes du cheval de Julio Presumido Prieto, son mayoral, il y a des dizaines de toros dont le seul nom fait peur ou rêver, ce qui est un peu la même chose.

PS : Reseña sommaire de la tarde du 19/05/1994 : Lot sans réel fond et sans transmission qui s’est laissé plus ou moins faire…

Esplá a coupé une oreille.

Rappel Feria de Pentecôte 1994 :

- Jeudi 19/05/1994 : Espla/Loré/Jesulín ; toros de Victorino.

- Vendredi 20/05/1994 : O. Cano/Rincón/Finito de Córdoba ; toros de Samuel Flores.

- Samedi 21/05/1994 (matin) : Cape d’Or : Luis Manuel/Luisito/Swan Soto ; novillos de Sánchez Arjona.

-  Samedi 21/05/1994 : Joselito/Ponce en mano a mano ; toros de Zalduendo.

- Dimanche 22/05/1994 (matin) : Joao Moura/Ginés Cartagena/Marie Sara.

- Dimanche 22/05/1994 : JA Campuzano/El Fundi/Nino de la Taurina ; toros de Miura.

- Lundi 23/05 (matin) : corrida mixte : Paco Ojeda/Luis et Antonio Domecq/Vicente Barrera (novillero).

- Lundi 23/05/1994 : JM Manzanares/Espartaco/César Rincón ; toros de Juan Pedro Domecq.

Patrice Quiot

 

Paul Hermé

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