Mardi 11 Mai 2021
PATRICE

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Madrid... Théophile va a los toros : Plaza y paseo...

 «… Il fallait encore attendre deux jours.

Jamais jours ne me semblèrent plus longs et je relus plus de dix fois, pour tromper mon impatience, l’affiche apposée au coin des principales rues ; l’affiche promettait monts et merveilles : huit taureaux des plus fameux pâturages ; Sevilla et Antonio Rodríguez, picadores; Juan Pastor, qu’on appelle aussi El Barbero et Guilleu, espadas; le tout avec défense au public de jeter dans l’arène des écorces d’oranges et d’autres projectiles capables de nuire aux combattants.

On n’emploie guère en Espagne le mot matador pour désigner celui qui tue le taureau, on l’appelle espada (épée), ce qui est plus noble et a plus de caractère ; l’on ne dit pas non plus toreador, mais bien torero. Je donne, en passant, cet utile renseignement à ceux qui font de la couleur locale dans les romances et dans les opéras comiques. La course se nomme media corrida, demi-course, parce qu’autrefois, il y en avait deux tous les lundis, l’une le matin, l’autre à cinq heures du soir, ce qui faisait la course entière.

La course du soir est seule conservée.

L’on a dit et répété de toutes parts que le goût des courses de taureaux se perdait en Espagne et que la civilisation les ferait bientôt disparaître ; si la civilisation fait cela, ce sera tant pis pour elle, car une course de taureaux est un des plus beaux spectacles que l’homme puisse imaginer ; mais ce jour-là n’est pas encore arrivé, et les écrivains sensibles qui disent le contraire n’ont qu’à se transporter un lundi, entre quatre et cinq heures, à la porte d’Alcalá pour se convaincre que le goût de ce féroce divertissement n’est pas encore près de se perdre. Le lundi, jour de taureaux, día de toros, est un jour férié ; personne ne travaille, toute la ville est en rumeur ; ceux qui n’ont pas encore pris leurs billets marchent à grands pas vers la calle de Carretas, où est situé le bureau de location, dans l’espoir de trouver quelque place vacante ; car, disposition qu’on ne saurait trop louer, cet énorme amphithéâtre est entièrement numéroté et divisé en stalles, usage que l’on devrait bien imiter dans les théâtres de France...

… La plaza de Toros est située à main gauche en dehors de la porte d’Alcalá qui, par parenthèse, est une assez belle porte, en manière d’arc de triomphe, avec des trophées et d’autres ornements héroïques ; c’est un cirque énorme qui n’a rien de remarquable à l’extérieur et dont les murailles sont blanchies à la chaux ; comme tout le monde a son billet pris d’avance, l’entrée s’effectue sans le moindre désordre. Chacun grimpe à sa place et s’assoit suivant son numéro.

Voici la disposition intérieure. Autour de l’arène, d’une grandeur vraiment romaine, règne une barrière circulaire en planches de six pieds de haut peinte en rouge sang de bœuf et garnie de chaque côté, à deux pieds de terre environ, d’un rebord en charpente, où les chulos et banderilleros posent le pied pour sauter de l’autre côté lorsqu’ils sont trop vivement pressés par le taureau. Cette barrière s’appelle las tablas. Elle est percée de quatre portes pour le service de la place, l’entrée des taureaux, l’enlèvement des cadavres, etc...

Après cette barrière, il y en a une autre un peu plus élevée qui forme avec la première une espèce de couloir où se tiennent les chulos fatigués, le picador sobresaliente (remplaçant), qui doit toujours être là tout habillé et tout caparaçonné au cas où son chef d’emploi serait blessé ou tué, le cachetero et quelques aficionados qui, à force de persévérance, parviennent, malgré les règlements, à se glisser dans ce bienheureux couloir dont les entrées sont aussi recherchées en Espagne que celles des coulisses de l’Opéra peuvent l’être à Paris. Comme il arrive souvent que le taureau exaspéré franchit la première barrière, la seconde est garnie en outre d’un réseau de cordes destinées à prévenir un autre élan ; plusieurs charpentiers avec des haches et des marteaux se tiennent prêts à réparer les dommages qui peuvent en résulter pour les clôtures, en sorte que les accidents sont pour ainsi dire impossibles. Cependant, l’on a vu des taureaux de muchas piernas (de beaucoup de jambes), comme on les appelle techniquement, franchir la seconde enceinte, comme en fait foi une gravure de la Tauromaquia de Goya, le célèbre auteur des Caprices, gravure qui représente la mort de l’alcade de Torrezón, misérablement embroché par un taureau sauteur.

À partir de cette seconde enceinte commencent les gradins destinés aux spectateurs : ceux qui sont près des cordes s’appellent places de barrera, ceux du milieu tendido et les autres qui sont adossés au premier rang de la grada cubierta, prennent le nom de tabloncillos. Ces gradins, qui rappellent ceux des amphithéâtres de Rome, sont en granit bleuâtre, et n’ont d’autre toiture que le ciel. Immédiatement après viennent les places couvertes, gradas cubiertas, qui se divisent ainsi : delantera, places de devant ; centro, places du milieu ; et tabloncillo, places adossées. Par-dessus, s’élèvent les loges appelées palcos et palcos por asientos, au nombre de cent dix. Ces loges sont très grandes et peuvent contenir une vingtaine de personnes. Le palco por asientos offre cette différence avec le palco simple, qu’on peut y prendre une seule place, comme une stalle de balcon à l’Opéra. Les loges de la Reina Gobernadora y de la inocente Isabel sont décorées avec des draperies de soie et fermées par des rideaux. À côté se trouve la loge de l’ayuntamiento (municipalité), qui préside la place et doit résoudre les difficultés qui se présentent.

Le cirque, ainsi distribué, contient douze mille spectateurs, tous assis à l’aise et voyant parfaitement, chose indispensable dans un spectacle purement oculaire. Cette immense enceinte est toujours pleine, et ceux qui ne peuvent se procurer des places de sombra (places à l’ombre) aiment encore mieux cuire tout vifs sur les gradins au soleil que de manquer une course. Il est de rigueur, pour les gens qui se piquent d’élégance, d’avoir leur loge aux Taureaux, comme à Paris, une loge aux Italiens. Quand je débouchai du corridor pour m’asseoir à ma place, j’éprouvai une espèce d’éblouissement vertigineux. Des torrents de lumière inondaient le cirque, car le soleil est un lustre supérieur qui a l’avantage de ne pas répandre d’huile, et le gaz lui-même ne l’effacera pas de longtemps. Une immense rumeur flottait comme un brouillard de bruit au-dessus de l’arène. Du côté du soleil palpitaient et scintillaient des milliers d’éventails et de petits parasols ronds emmanchés dans des baguettes de roseau ; on eût dit des essaims d’oiseaux de couleurs changeantes essayant de prendre leur vol : il n’y avait pas un seul vide.

Je vous assure que c’est déjà un admirable spectacle que douze mille spectateurs dans un théâtre si vaste que Dieu seul peut en peindre le plafond avec le bleu splendide qu’il puise à l’urne de l’éternité. La garde nationale à cheval, qui est fort bien montée et fort bien habillée, faisait le tour de l’arène, précédée de deux alguazils en costume, panache et chapeau à la Henri IV, justaucorps et manteau noirs, bottes à l’écuyère, et chassait devant elle quelques aficionados obstinés et quelques chiens retardataires. L’arène demeurée vide, les deux alguazils allèrent chercher les toreros, se composant des picadores , des chulos, des banderilleros et de l’espada, principal acteur du drame, qui firent leur entrée au son d’une fanfare.

Les picadores montaient des chevaux dont les yeux étaient bandés, parce que la vue du taureau pourrait les effrayer et les jeter dans des écarts dangereux. Leur costume est très pittoresque : il se compose d’une veste courte, qui ne se boutonne pas, de velours orange, incarnat, vert ou bleu, chargée de broderies d’or ou d’argent, de paillettes, de passequilles, de franges, de boutons en filigrane et d’agréments de toutes sortes, surtout aux épaulettes, où l’étoffe disparaît complètement sous un fouillis lumineux et phosphorescent d’arabesques entrelacées ; d’un gilet dans le même style, d’une chemise à jabot, d’une cravate bariolée et nouée négligemment, d’une ceinture de soie, et de pantalons de peau de buffle fauve rembourrés et garnis de tôle intérieurement, comme les bottes des postillons, pour défendre les jambes contre  les coups de corne du taureau : un chapeau gris (sombrero) à bords énormes, à forme basse, enjolivé d’une énorme touffe de faveurs ; une grosse bourse, ou cadogan, en rubans noirs, qui se nomme, je crois, monho, et qui réunit les cheveux derrière la tête, complètent l’ajustement.

Le picador a pour arme une lance ferrée d’une pointe d’un ou deux pouces de longueur ; ce fer ne peut pas blesser le taureau dangereusement, mais suffit pour l’irriter et le contenir. Un pouce de peau adapté à la main du picador empêche la lance de glisser ; la selle est très haute par-devant et par-derrière, et ressemble aux harnais bardés d’acier où s’enchâssaient, pour les tournois, les chevaliers du Moyen Age ; les étriers sont en bois et forment sabots, comme les étriers turcs ; un long éperon de fer, aigu comme un poignard, arme le talon du cavalier ; pour diriger les chevaux, souvent à moitié morts, un éperon ordinaire ne suffirait pas.

Les chulos ont un air fort leste et fort galant avec leurs culottes courtes de satin, vertes, bleues ou roses, brodées d’argent sur toutes les coutures, leurs bas de soie couleur de chair ou blancs, leur veste historiée de dessins et de ramages, leurs ceinture serrée et leur petite montera penchée coquettement vers l’oreille ; ils portent sur le bras un manteau d’étoffe (capa) qu’ils déroulent et font papillonner devant le taureau pour l’irriter, l’éblouir, ou lui donner le change. Ce sont des jeunes bien découplés, minces et sveltes, au contraire des picadores, qui se font en général remarquer par une haute taille et des formes athlétiques : les uns ont besoin de force, les autres d’agilité. Les banderilleros portent le même costume et ont pour spécialité de planter dans les épaules du taureau des espèces de flèches munies d’un fer barbelé et enjolivées de découpures de papier ; ces flèches se nomment banderilleras  et sont destinées à raviver la fureur du taureau et à lui donner le degré d’exaspération nécessaire pour qu’il se présente bien à l’épée du matador. On doit poser deux banderilleras à la fois, et pour cela, il faut passer les deux bras entre les cornes du taureau, opération délicate pendant laquelle des distractions seraient dangereuses.

L’espada ne diffère des banderilleros que par un costume plus riche, plus orné, quelquefois de soie pourpre, couleur particulièrement désagréable au taureau. Ses armes sont une longue épée avec une poignée en croix et un morceau d’étoffe écarlate ajouté sur un bâton transversal ; le nom technique de cette espèce de bouclier flottant est muleta.

Les picadores escortés des chulos vont saluer la loge de l’ayuntamiento d’où on leur jette les clefs du toril ; les clefs sont ramassées et remises à l’alguazil, qui va les porter au garçon de combat, et se sauve au grand galop au milieu des huées et des cris de la foule, car les alguazils et tous les représentants de la justice ne sont guère plus populaires en Espagne que chez nous les gendarmes et les sergents de ville. Cependant, les deux picadores vont se placer à la gauche des portes du toril qui fait face à la loge de la reine, parce que la sortie du taureau est une des choses les plus curieuses de la course ; ils sont postés à peu de distance l’un de l’autre, adossés aux tablas, bien assurés sur leurs arçons, la lance au poing et préparés à recevoir vaillamment la bête farouche ; les chulos et les banderilleros se tiennent à distance ou s’éparpillent dans l’arène.

Toutes ces préparations, qui paraissent plus longues dans la description que dans la réalité, allument la curiosité au plus haut point.

Tous les yeux sont fixés avec anxiété sur la fatale porte, et dans ces douze mille regards, il n’y en a pas un qui soit tourné d’un autre côté.

La plus belle femme de la terre n’obtiendrait pas l’aumône d’une œillade dans ce moment-là. J’avoue que, pour ma part, j’avais le cœur serré comme par une main invisible ; Les tempes me sifflaient et des sueurs chaudes et froides me passaient dans le dos.

C’est une des plus fortes émotions que j’aie jamais éprouvées... »

Datos :

-    « Le voyage en Espagne » (chapitre 7).

-    Date de publication : 1843.   -   Jules Pierre Théophile Gautier.

-   30 août 1811, Tarbes/23 octobre 1872, Neuilly-sur-Seine.  

Littérature :

- V. Hugo a 41 ans.

- Karl Marx et sa femme s'installent à Paris, n° 38 rue Vanneau.

- Dostoïevski traduit en russe Eugénie Grandet.

- Alfred de Vigny publie La Mort du loup

Toreros figuras en 1843 :  

-    Francisco Montes « El Paquiro » : Chiclana de la Frontera, 13 janvier 1805/Chiclana de la Frontera, 4 avril 1851 (alternative : 18/04/1831, Madrid).  

-  Francisco Arjona « Cuchares » : Madrid, 20 mai 1818/La Havane, Cuba, 4 décembre 1868 (alternative : 27/04/ 1842, Madrid).

-   José Redondo « El Chiclanero » : Chiclana de la Frontera, 3 mars 1818/Madrid, 28 mars 1853 (alternative : 26/08/1842, Bilbao).

-   Juan Pastor « El Barbero » : Alcalá de Guadaira, 3 avril 1812/Séville. 22 août  1854 (alternative : 8 avril 1839, Madrid).

Patrice Quiot

 

Paul Hermé

soler 2017

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