Mardi 28 Septembre 2021
PATRICE
Mardi, 14 Septembre 2021
 al14ph
 
Après Alexis chroniqueur, Alexis historien… Alexis, revistero... (1)
 
« … Le taureau que nous avions sous les yeux était le plus dangereux qui eût paru depuis longtemps sur la place de Madrid. Il sortait de la ganadería (du haras) de don Pinto López, éleveur fort en faveur en ce moment ; car les aficionados prennent parti, les uns pour les taureaux de don Pinto, les autres pour ceux de don Éliaz Gómez, à l’imitation de nos sportsmen, qui partagent leur confiance entre les écuries du prince de Beauveau et celles de M. de Rothschild.
 
Dès que le Chiclanero eut présenté à son ennemi la muleta, le taureau laissa de côté le voile trompeur, et se rua sur l’homme. Le léger matador s’esquiva en faisant de côté un bond énorme ; mais un murmure de crainte s’éleva de tous les gradins. Le taureau s’était arrêté de nouveau, et le Chiclanero l’étudiait en homme qui comprenait le danger.
 
Il lui présenta une seconde fois la muleta.
 
Pour comble de malheur, en ce moment suprême, une brise légère vint à passer dans l’arène : Le moindre souffle qui, dans cet instant, agite le voile du matador, et pousse vers lui ses plis écarlates, augmente affreusement le péril. 
 
Le taureau, immobile, acculé sur ses jarrets, attendait son adversaire en secouant ses cornes ensanglantées. Les animaux qui attendent sont les plus difficiles, car le matador, ne pouvant pas recevoir leur choc et les laisser s’enferrer sur son épée tendue, doit les attaquer et se jeter sur eux ; et comment assurer son coup, quand l’animal secoue la tête de façon à rencontrer et à ouvrir en passant, de l’une de ses cornes, le bras du matador ?
 
Tous les yeux étaient fixes, et la multitude semblait pétrifiée.
 
Le Chiclanero voulut en finir, il s’approcha l’épée à la main du monstre, qui continuait de secouer la tête sans bouger.
 
« Prends garde ! Prends garde ! » criait-on des gradins. « Il va tuer le Chiclanero ! » disait-on dans les loges, et tout d’un coup une partie de la foule se mit à entonner le chant des morts. 
 
Cette lugubre prière, murmurée par six mille voix, rendit horrible cet instant d’angoisse.
 
Le matador, pâle comme une statue, visant de la pointe de son épée l’épaule du taureau, prêt à le frapper à vuela pies, c’est-à-dire en se jetant sur lui, fit un pas en avant, et, sautant tout à coup, voulut porter son estocade ; mais ce que l’on craignait arriva, son bras fut effleuré, l’épée glissa sur le cuir, et l’homme tomba désarmé entre les deux cornes du taureau, qui releva la tête avec furie.
 
Le Chiclanero vola et tournoya en l’air comme une paume chassée par une raquette, et retomba sur le dos, la face en l’air, sans mouvement. 
 
Les douze mille spectateurs se levèrent tous ensemble : « Il est mort ! il est mort ! » cria-t-on de toutes parts. Les chulos accoururent et détournèrent le taureau.
 
Le Chiclanero n’était pas mort ; il se releva aux applaudissements de la multitude. Son premier soin fut de passer la main sous ses habits pour juger de sa blessure : la corne, par bonheur, avait glissé sur le satin luisant de son costume, et la peau seule était entamée. Il ramassa donc son épée sur-le-champ, en essaya la pointe sur l’index, et courut au taureau. La lutte ne fut pas longue. L’homme était livide de colère et plus furieux que la bête. Il se posa devant elle avec une audace sublime. 
 
En ce moment, il me sembla que l’honneur de la race humaine tout entière était intéressé au triomphe du Chiclanero, et mon cœur bondit d’enthousiasme en voyant cet homme si brave et si élégamment brave. 
 
Le taureau, comme s’il reconnaissait son ennemi, poussa un long rugissement et bondit avec furie.
 
Le matador, immobile, la poitrine effacée, le corps porté sur son jarret de fer, reçut le choc sans être ébranlé, et le taureau tomba à genoux en vomissant des flots de sang par les naseaux. De sa longue épée, on n’apercevait plus au-dessus du cuir que la petite poignée sanglante. 
 
Une bonne estocade ne doit pas faire répandre une seule goutte de sang ; mais, dans la situation, le coup était superbe.
 
Rien ne peut donner l’idée du tonnerre d’applaudissements qui éclata de tous côtés à la fois ; toutes les voix, un instant retenues, partirent en même temps.
 
C’étaient des cris frénétiques, des trépignements enragés ; tous les mouchoirs volaient en l’air ; une pluie de chapeaux, de cigares, de porte-cigares, tomba dans l’arène, dont le Chiclanero fit le tour en souriant et en saluant le public avec grâce.
 
Il rejeta aux spectateurs les chapeaux qu’on lui lançait en signe d’allégresse, ramassa les cigares, enjamba la barrière, et se mit à fumer dans le couloir avec ses amis, comme si rien d’extraordinaire ne lui était arrivé. 
 
Bientôt on allait encore avoir besoin de lui, car la seconde course fut plus terrible que la première. Le taureau, pendant ce temps, s’était relevé, et faisait au hasard quelques pas en trébuchant, cherchant un endroit où mourir.
 
Selon un instinct singulier qui s’éveille chez presque tous les taureaux blessés à mort, il se traîna vers l’un des chevaux qui gisaient éventrés, fit le tour de ce cadavre, se coucha sur lui, et mourut à côté de sa victime. Aussitôt quatre mules bizarrement couvertes de grelots, de drapeaux jaunes et de houppes rouges, entrèrent au galop dans l’arène, et elles entraînèrent en quelques secondes le taureau et les cinq chevaux, dont les corps furent attachés successivement à leurs traits ; puis, un homme survint qui jeta du son sur les flaques de sang.
 
Le cirque, approprié en un clin d’œil, fut fermé de nouveau, et un second taureau s’élança en bondissant.
 
Ce spectacle n’a pas d’entr’acte… »
 
Alexis de Valon : « La decima corrida de toros »
 
Revue des Deux Mondes, période initiale, tome 14, 1846 (p. 63-84).
 
A suivre…
 
Datos :
 
Le vicomte Marie Charles Ferdinand, dit Alexis de Valon, est un archéologue, voyageur et écrivain français, né à Tulle en 1818 et mort à Saint-Priest-de-Gimel ( Corrèze ) en 1851.
 
Le vicomte de Valon meurt accidentellement par noyade en 1851, en tombant dans l'étang de Saint-Priest-de-Gimel, près de Tulle, où sa famille avait son château.
 
                             Œuvres :
 
 « Une année dans le Levant », Paris, J. Labitte, 1846, 
(La Sicile sous Ferdinand II et la Grèce sous Othon Ier ; II. La Turquie sous Abdul-Medjid)
 
« Nouvelles et chroniques » : Aline Dubois ; Le Châle vert ; Catalina de Erauso ; François de Civille, Paris, 1851.
 
« Nos aventures pendant les journées de février », récit publié par Alexandre de Laborde, Paris, 1910.
 
José Redondo Rodríguez, dit « El Chiclanero », né à Chiclana de la Frontera ( province de Cadix, Andalousie ) le 13 mars 1818, mort le 28 mars 1853 à Madrid.
 
Fils d'un ouvrier agricole très pauvre,  il voit dans le toreo un moyen de sortir de sa condition. Il est remarqué au cours d'une novillada par « Paquiro » (Francisco Montes) qui l'engage dans sa cuadrilla où il restera pendant quatre ans banderillero. Il considère « Paquiro » comme son maître. 
 
C'est d'ailleurs ce même « Paquiro » qui lui donne l'alternative à Bilbao le 26 août 1842, puis la confirmation d'alternative à Madrid le 19 septembre 1842.
 
Le succès d'« El Chiclanero » est immédiat. Comme tous les enfants de Chiclana de la Frontera, son ambition était de toréer aussi bien que « Paquiro ». Il y parvient d'autant mieux que « Paquiro » le prend sous sa protection. Il est éblouissant à l' estocade qu'il exécute a recibir, attendant le choc du taureau avec une « inimitable majesté ».
 
Très orgueilleux, refusant de toréer les taureaux qu'il juge trop petits, il lui arriva d'en tuer deux au cours de la même faena. L'exploit a lieu au Puerto de Santa María où, pendant qu'il combat, un autre taureau brise la porte d'un chiquero et se présente dans le ruedo. Avec un grand calme et après avoir donné deux passes à l'animal, « El Chiclanero » le tue d'une estocade précise et retourne terminer son combat avec l'autre taureau.
 
Acclamé, très apprécié, « El Chiclanero » a été une grande figure de la tauromachie, dont la rivalité avec « Cúchares » est restée aussi célèbre que celle de son maître « Paquiro » avec le même matador. Une véritable animosité opposait « Cúchares » et « El Chiclanero », aussi bien dans l'arène qu'à l'extérieur. Si « Cúchares » était plus varié à la cape, « El Chiclanero » était plus élégant et plus sincère à la muleta et à l'estocade où, dans l'histoire de la tauromachie, il est considéré comme un torero-prodige. En fait, il excellait dans les trois tercios de la lidia.
 
On considère qu'il a poursuivi l'œuvre de « Paquiro » et que s'il ne l'avait pas pérennisée, elle n'aurait pas autant marquée l'histoire de la tauromachie. Il est aussi resté célèbre pour la vie « déraisonnable » qu'il menait, s'adonnant très tôt à la boisson.
 
 Il a été emporté par la phtisie à Madrid le jour même où il devait participer à la première corrida de la temporada.
 
Patrice Quiot
 
 

Paul Hermé

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