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PATRICE
Vendredi, 07 Janvier 2022
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Miguel de Unamuno et la Fiesta Nacional (1/3)…
 
"La vie des Espagnols est régie par un calendrier social ou festif réglé par la liturgie catholique : Noël et les Rois, la Semaine Sainte et Pâques, la Saint-Jean, le « Corpus », la Toussaint ; mais d’autres fêtes, comme le Carnaval, très réglementé, où les traditionnelles ferlas locales, accompagnées des populaires corridas de l’été, rythment la vie des habitants.
 
Certaines pages de « Recuerdos de niñez y de moceda » évoquent les fêtes annuelles, religieuses et profanes, qui se déroulent à Bilbao, entre 1874 et 1880
 
Dans ses “Souvenirs”, rédigés ou refondus en 1907, Unamuno affirme sur un ton péremptoire : “De las corridas nada quiero decir”.
 
Cette volonté de passer sous silence les corridas de son enfance traduit le profond dédain qu’il éprouve, ainsi que quelques-uns de ses camarades, pour la “fête nationale” et autres réjouissances populaires. 
 
De façon instinctive et naturelle, l’adolescent Unamuno ne partage pas l’enthousiasme de ses concitoyens pour la corrida ; bien au contraire, il met à profit les journées d’été pour fuir la ville bruyante et chercher refuge dans la paix de ses montagnes basques.
 
Les réjouissances populaires et citadines, à commencer par les corridas, incitent Unamuno et ses camarades à rechercher la solitude, à lire ou à réciter Rousseau, à invoquer les héros des légendes basques, à dénoncer la corruption et l’oppression de leur Euskalerria, envahie par les nouveaux venus du mois d’août.
 
Unamuno ressentira indifférence et mépris tout au long de sa vie, pour la “fête nationale”.
 
Toutefois, la corrida, au même titre que la tertulia, le paseo ou le théâtre, renvoie à des “signes d’identité” ; de ce fait, elle a été et se trouve au centre de polémiques conventionnelles autour du caractère espagnol.
 
Pour Miguel de Unamuno, le thème de la tauromachie est le point de départ de chroniques politiques, et la corrida devient un prétexte pour traiter les sujets d’actualité les plus brûlants : La crise, essentiellement morale, de la fin du siècle, les guerres de Cuba ou du Maroc, le problème agraire, la question religieuse, la dictature de Primo de Rivera, la Guerre Civile. 
 
La forme souvent utilisée est l’article ou l’essai, rarement la poésie.
 
Ces écrits tauromachiques de Unamuno sont donc essentiellement politiques, et ils sont toujours rédigés dans le but de convaincre, d’informer, d’éveiller, “d’agiter les esprits”. 
 
Dès son arrivée à Salamanque, à l’automne 1891, Unamuno a l’occasion de participer dans la presse républicaine à une campagne anti-taurine.
 
Cette campagne se déroule dans « La Libertad », et plusieurs professeurs de l’université, dont Pedro Dorado Montera, manifestent leur opposition à la construction de nouvelles arènes à Salamanque. En cet automne 1891, Unamuno publie deux articles : l’un intitulé Las Ferias, l’autre La autoridad corrida en los toros.
 
Que nous dit-il des ferias de Salamanque ? Rien, puisqu’il les ignore. 
 
Il n’évoque pas plus celles de Madrid ou de Bilbao dans ces articles de commande. Il se contente de faire allusion au triste spectacle des baraques foraines, et préfère décrire, confronter les paysages, les végétations, les climats, les couleurs entre la Biscaye et la Castille.
 
Le second article ne participe pas à l’inévitable polémique autour de la corrida, ce qui serait une perte de temps, car la “fête nationale” ennuie profondément Unamuno ; il préfère s’en prendre aux “autorités” qui institutionnalisent et officialisent la fiesta, aux maires qui la président. Ils sont souvent pris à partie par la foule et ridiculisés, comme le suggère le jeu de mots ironique du titre. Pour les remplacer, l’écrivain conseille de faire appel, non sans mépris, soit à un chulo (un valet d’arène), soit à un boucher (d’abattoir de préférence), soit à un docteur en tauromachie ou encore à un directeur de revue taurine dont le succès l’exaspère.
 
En cette première rentrée universitaire de 1891, Unamuno abandonne vite la polémique taurine.
 
Cependant, il a recours au vocabulaire de la corrida pour dénoncer et ridiculiser, sous le pseudonyme de Unusquisque, les pratiques du Père Cámara. Il prétend en effet que cet évêque qui gesticule durant ses sermons rappelle les sauts d’un célèbre torero de l’époque, Rafael Molina “Lagartijo” : « De vez en cuando la inspiración le levantaba en vilo y daba un saltito como para dar vigor y elevación a lo que decía, del cual saltito trajo el demonio a nuestra mente el famosísimo paso atrás de ‘Lagartijo ».
 
Il fustige aussi les candidats “catholiques”, qui sont parfois les puissants éleveurs de taureaux de combat des campagnes de Salamanque, les cuernócratas ; il les méprise au point de les laisser régulièrement à la porte de l’université depuis la première cérémonie officielle qu’il préside en tant que nouveau recteur, en octobre 1900.
 
Unamuno laisse à ses collègues et collaborateurs de La Libertad le soin de mener une vive campagne anti-taurine dont les arguments sont souvent répétitifs. En fait, ils n’ont guère varié depuis la fin du XVIIIe siècle, mais, en cette dernière décennie du XIXe siècle, il ne s’agit point d’une campagne officielle. Les arguments mis en avant par les petits-fils des ilustrados sont à la fois historiques, moraux, sociaux et économiques.
 
Par ailleurs, en ces années, la crise morale s’aggrave ; la presse, unanime, dénonce quotidiennement “les mauvaises coutumes” ainsi que les spectacles qui traduisent “une dégénération et un retard intellectuel et moral”. Pedro Dorado Montera, professeur de droit pénal, propose de réveiller le sens artistique endormi des salmantins dans un article intitulé : “Nota discordante. ¿Deben de suprimirse las corridas?” ; il mise tout sur l’éducation, sur “la ilustración” de ses concitoyens.
 
Le projet très avancé de construction de nouvelles arènes avive la polémique et les détracteurs de “la fête nationale” souhaitent que l’argent soit utilisé à des constructions plus utiles à la culture de l’homme. Sous le titre ironique de “Un templo del arte”, nom donné aux arènes, un certain “Federico Rouge” écrit à son ami Dorado. Il insiste sur l’usage politique de la corrida, arme utilisée par les tyrans pour maintenir le peuple dans l’ignorance et flatter ses bas instincts.
 
L’exclamation romaine « panem et circenses » s’est hispanisée sous la forme de « pan y toros » à l’époque de Charles IV et de Ferdinand VII, “majestés inoubliables” de l’Histoire d’Espagne.
 
Ce “Federico Rouge”, sensible au coût financier des travaux, à l’ironie mordante et qui prend la ville de Bilbao comme référence, ne serait-il pas un autre pseudonyme de Miguel de Unamuno ?
 
Dans une Espagne minée par la guerre de Cuba, où le terme de “régénération” culturelle apparaît bien avant 1898, l’Eglise se tait, comme la classe politique, et Dorado Montera ne manque pas de remarquer cette singulière attitude : “ Y cosa singular! la Iglesia... no tiene una palabra de condenación y censura contra un espectáculo digno de toda clase de anatemas, contra un espectáculo que se constituye en factor de irreligión y de impiedad...
 
En cette dernière décennie du XIXe siècle, marquée par la crise, les guerres et les émeutes de la faim en 1898, la passion tauromachique grandit, les corridas se multiplient, de nouvelles arènes se modernisent ou se construisent dans les principales villes d’Espagne. Le contexte socio-économique explique peut-être une évolution de l’Eglise qui critique dans son abondante presse, et parfois sous la forme de mini-contes édifiants et d’autres bonnes lectures, la présence des jeunes aux corridas.
 
Elle dénonce aussi les familles les plus humbles qui engagent leurs biens au mont-de-piété sans se préoccuper du lendemain ; elle s’en prend aux autorités qui dépensent beaucoup d’argent en fêtes au lieu d’améliorer, par exemple, l’hygiène publique. Au moment même du “Désastre” (guerre hispano-cubaine de 1898) ou lors du retour des soldats blessés ou moribonds, la presse proteste unanimement contre l’organisation indécente de corridas, alors que de jeunes Espagnols agonisent dans l’indifférence totale.
 
L’attitude des autorités et de l’Eglise est souvent contradictoire : On multiplie les corridas “patriotiques” et de bienfaisance, pour pallier les carences des pouvoirs publics face au retour massif des soldats blessés ou agonisants ; et ceux qui critiquent les corridas les organisent sous la pression de la situation économique. Face à une aggravation constante de la misère et à “une question sociale” obsédante, le pouvoir est réduit à multiplier les expédients pour désamorcer les risques de conflits sociaux.
 
Quant à l’Eglise, elle a beaucoup de mal à accorder sa doctrine à la réalité sociale. D’un côté, elle prend ses distances avec “la fête nationale”, de l’autre, la presse catholique accorde une large place aux ferias, organise un concours des meilleures photographies des corridas, prime le récit d’une féroce capea de village, dont la cruauté est condamnée par la presse épiscopale."….
 
A suivre…
 
Patrice Quiot
 
 

Paul Hermé

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