Dimanche 14 Avril 2024
PATRICE
Vendredi, 27 Janvier 2023
jl26pk
 
La tauromachie de Jean Lacouture (2)…
 
« … Il lui faut d'abord accompagner l'ouragan qui vient à sa rencontre avant de le soumettre à cette lenteur souveraine qui est le propre des grands accords tauromachiques.
 
 Quand il y parvient, quand il a su civiliser ainsi l'élan furieux de la bête originelle, il a vraiment pris possession de son adversaire. Et s'il a su dans le même temps modifier et puis conduire l'axe de sa charge, il a vraiment toréé.
 
Glorification de la virilité, la corrida, culmination du machismo ?
 
Rituel de la mort ? 
 
Avatar de la messe ? 
 
Pour l'anthropologue américain J.R. Conrad, la tauromachie est rébellion, contestation, mise en cause de l'autorité.
 
 Alors que, de la Mésopotamie à la Rome antique, le mythe taurin est celui d'un dieu-taureau créateur, fécondant, reproducteur, éminemment positif, il se retrouverait, en Espagne, négatif : la mise à mort serait exécution du père, du pouvoir, destruction des hiérarchies. 
 
J.R. Conrad voit la relation du citoyen espagnol au taureau comme de haine et de rancune. 
 
Faute de pouvoir affronter le chef, l'Autorité, l'Etat, l'Eglise, l'Espagnol les tuerait à travers le taureau, de la main du matador. 
 
Thèse séduisante, que contredisent néanmoins mille observations et d'abord celle-ci : que contrairement à ce que notre anthropologue américain tient pour acquis, le taureau n'est l'objet d'aucune haine de la part du torero ni des aficionados. 
 
Bouc émissaire ? 
 
Qui n'a pas entendu le râle de plaisir, de joie, d'admiration qui accueille l'entrée d'un grand et beau taureau aux cornes fines, dans l’arène de Séville ou de Bilbao ? 
 
C'est lui d'abord qui est le héros, avant l'homme. L'un et l'autre ne sont pas jugés dans leur essence, mais sur leur comportement. 
 
A Bilbao surtout, la corrida c'est avant tout l'affirmation de la bravoure et de la force d'une bête. Qu'elle renverse les chevaux, bouscule les toreros, et nombre d'aficionados s'affirmeront comblés. 
 
Au surplus, s'il est vrai que la corrida put passer longtemps pour un ersatz de la révolte du peuple espagnol contre les autorités civiles, militaires et religieuses, et comme telle utilisée par les pouvoirs comme divertissement, comme détournement de la révolution, il est de fait que la libération de la société espagnole, depuis trois ans, n’a pas remis en question la relation du citoyen d'Espagne à la fiesta nacional : la mort de Franco n'aura pas été la mort de la corrida, pas plus qu'au nord des Pyrénées, de Mont-de-Marsan à Fréjus, la pratique de la démocratie n'a émoussé la passion tauromachique de centaines de milliers de Méridionaux. 
 
La mort du taureau ne rend ni son auteur, ni ses témoins plus forts, ni plus libres, ni plus fertiles. 
 
Mais il est vrai que la corrida, de la Provence à l'Andalousie, de la Castille au Pérou, du Languedoc au Mexique, s'est épanouie de préférence sur les terres où la pratique sociale, familiale, religieuse est telle qu'au regard des hommes - et des femmes - elle s'est présentée, pour citer J.R. Conrad « comme le combat prestigieux dans lequel un homme brave et son épée affrontent victorieusement les cornes de l'autorité ».
 
Jean Lacouture
 
Avant-propos à « Signes du taureau – Chroniques 1965-1978 » / Editions Julliard/1979
 
Datos
 
Jean Lacouture, né le 9 juin 1921 à Bordeaux, en Gironde, et mort le 16 juillet 2015 à Roussillon dans le Vaucluse, est un journaliste et écrivain français.
 
Il se qualifie lui-même de « revisteroamateur » dans l'introduction de son livre « Signes du taureau » qui est un recueil des chroniques tauromachiques qu'il a fait paraître dans « Le Monde » de 1968 à 1979.
 
Il a également préfacé un grand nombre d'ouvrages tauromachiques dont « La Tauromachie » de Claude Popelin et Yves Harté, dans une introduction qui porte le titre « Notre ami Claude » (Popelin), avec François Zumbiehl.
 
Il a aussi publié avec Robert Ricci, « Corridas, détails de passion », où il revient sur la nature de l'afición.
 
Il continua d'être un ardent défenseur de la tauromachie, s'insurgeant contre l'interdiction catalane qu'il considère comme une décision politique. Les opposants ne manquèrent pas de l'attaquer, notamment au moment où la tauromachie a été inscrite au patrimoine culturel immatériel de la France parce qu'il fait partie des signataires de la lettre que les intellectuels et les artistes ont signée pour remercier Frédéric Mitterrand.
 
Patrice Quiot